Jeudi 1 mai 2008
Assis sur le crash, les mains sechant au petit vent qui ne cesse jamais d'alimenter cette grotte, je prends mon souffle, car il en faut pour ce V10 (7c+) long, bien long: 16 mouvements! Et pourtant.... je suis sur le point d'attaquer uniquement la section la plus facile du bloc a la cotation la plus elevee au monde, V16!!!! Les connaisseurs situeront rapidement, c'est "The Weel of Life" en Australie, ouvert par M Koyamada (Japon). Le probleme se deroule en fait sur environ 70/75 mouvements. Alors je me souviens bien de ce que disait JP Bouvier dans Grimpouse sur Dreamtime (8c bloc, 14 mouvements): c'est trop long, donc c'est une traversee, donc pas 8c bloc, point final. J'imagine ce qu'il pense de "The Weel"... Dans ce meme grimpouse, Tony Lamiche trouve la parade en suggerant le systeme "link" qui decompose un bloc long en plusieurs plus courts. Pour "The Weel", cela donnerait: V9+V12+V10+V11= V16. Eh oui, y a plus d'ethique, mais ou va le bloc? Ou sont les bons problemes pure force de doigt de 1 a 4 mouvs qui sont l'essence de cette pratique? Pourtant la mode est bien aux jetes, y en a plein dans tous les sites a la mode, tentes par les grimpeurs les plus forts, mais n'ont jamais excede (a ma connaissance) le 8a+. Le bloc serait donc une accumulation de difficultes, meme les courts de 3/4 mouvs, puisqu'un seul mouv tout seul n'a jamais depasse le seuil du 8a+ dans l'esprit des grimpeurs. Esprit, eh oui, car tout est dans la tete! Sacre sport que l'escalade... En competition, a t on deja vu une course a pied dans une pente tellement raide que le vainqueur est celui qui aura ete le plus haut sans s'arreter? A ce titre, notre sport adapte a la compet ressemble plus au lancer de javelot, au saut en longueur, l'haltherophilie (je viens de verifier l'orthographe sur wikipedia, alors pas de comments!) qui en en commun ceci: celui qui .... le plus loin, lourd, haut et autres. Mais dehors, sur le caillou, c'est un ensemble de mouvements qu'il faut realiser dans leur integralite. Regle on ne peut plus simple. Comme disait Berhault, l'inventeur de la cotation adaptee a tous gabarits, age, sexe et j'en passe : En escalade, y a le "ca passe" et le "ca passe pas". Malheureusement, cette regle permet de s'evaluer, mais pas de comparer. Alors les grimpeurs ont invente les cotations pour ce faire: cotations francaises pour la difficulte d'un enchainement encorde tout securise, cotations anglaises pour la difficulte combinee a l'engagement (escalade sur coinceurs), les cotes bleausardes pour les blocs, les cotes ricaines, tcheques, annotiennes, australiennes et j'en passe! Et cette comparaison, qui a ses racines les plus fortes en France dans la grimpe en falaise des annees 80, se base sur quoi? La distance entre les prises? Le nombre de mouvements? La taille des prises? Le type de prehension? Le profil de la voie? Comment comparer un devers long sur bacs a une dalle courte sur reglette ou a un diedre a grands ecarts???? Je crois que si l'on posait le probleme des grimpeurs face a une assemblee de scientifiques, ils se fendraient bien la gueule: Qu'est ce que c'est que ces especes d'animaux qui veulent se comparer sur des parcours qui ne requierent pas les memes muscles, les memes competences, la meme endurance, la meme morphologie pour pouvoir etre realises? Peut etre est ce une raison de l'absence aux JO de l'escalade: sport trop absurde! Le 100m, c'est bon a comprendre pour tout le monde: Ben ouais, ca fait 100m, c'est plat et le chrono est pareil pour tous. Plus rationnel que ca tu meurs. Certains objecteront que c'est pas juste pour les petits, les gros ect mais le 100m c'est fait pour: c'est le plus mutant qui gagne dans un contexte on ne peut plus cadre. D'ailleurs, qui n'a jamais explique a un debutant l'echelonnement des cotations sans s'entendre poser la question: "mais 9a, ca doit etre completement lisse!". Et a vous le vieux routard d'expliquer que la difficulte en grimpe presente une multitude de visages insoupconnes du pauvre debutant: multiplications de mouvements retors, bonnes prises mais eloignees ect ect... Alors moi je vais proposer un nouveau "link": comparons deux blocs de 4 mouvs dont tous font 7a bloc: Bloc numero un = 1er mouv 7a sur reglette+ 2eme mouv 7a plat+ 3eme mouv 7a bi doigt+ 4eme mouv 7a bac vaut t'il la meme chose que Bloc numero deux = 7a reglette+ 7a reglette+ 7a reglette+ 7a reglette? Bon, OK, ca devient casse couille, mais c'est pour montrer un peu le cote virtuel de nos cotations... Elles ne reposent sur aucune notion bien definie ni d'endurance, ni de force, chere aux bleuasards old school. A ce propos, les grimpeurs ne se sont -ils jamais pose la meme question en falaise que notre Bouvier national s'est posee pour le bloc, c'est a dire un nombre mini ou maxi de mouvs qui definissent grosso modo les trois filieres (fictives elles aussi!) traditionnelles (force/resi/endurance)? Les voies a mouvs explosifs sont elles des blocs ou des voies? Certains, jetant l'eponge sur cette prise de tete, ont emis cet avis: avec corde, c'est une voie, sans, c'est du bloc. Lucide. Dommage que l'histoire bleausarde soit venue encore foutre le bordel avec les traversees! Drole de cotations aussi. Sans compter l'arrivee des longs toits qui ajoutent une categorie inexistante a Fontainebleau! Resumons: l'escaldae est un sport demendant selon les parcours des competences totalement differentes et les compare entre eux (les parcours) au ... feeling!!! J'ai beau chercher des sports cousins qui reposent sur l'auto evaluation, la sensation de difficulte, j'en trouve pas des masses: le surf de mer, le skate board, le patinage artistique, mais ils ne s'auto-evaluent pas, ils se font evaluer. C'est rigolo d'ailleurs qu'en snowboard, ils aient pas invente de cotations pour hierarchiser leurs figures: 7a+ pour un 360 grabe, 7b pour un back flip ect.... Au passge ca me rappelle un pote grimpeur mais surtout snowboarder pro a qui notre systeme de cotations a donne des idees: il a voulu hierarchiser les figures en freeride en 3 categories: E1, saut sans consequences graves (en cas d'echec), E2, saut avec assurance de finir a l'hopital, E3, saut avec assurance de finir a la morgue. Sympa!
Mais le plus epatant, c'est le commun accord, quasi unanime de grimpeurs de tous horizons qui me scie: En effet, il est peu courant d'entendre un grimpeur broncher sur l'evaluation preetablie d'un bloc par l'un de ses congeneres. Pourtant, il est evident que selon votre taille, votre type de prehension favorite, votre aptitude au bourrinage, un 7a en dalle vous paraitra plus (voire beaucoup beaucoup plus) facile ou inversement qu'un 7a en devers. Il y a une explication a ca, c'est qu'au fur et a mesure les grimpeurs apprennent leurs points forts et faibles et vont connaitre leurs aptitudes dans tel ou tel type de bloc/voie. Ouf, enfin un truc un peu rationnel... Mais comment expliquer l'exemple veridiquement vrai de deux voies archi parcourues dans un spot du sud? L'une est 7a+. l'autre 7b. Elles presentent exactement le meme type de grimpe, bourrin/ devers/ trous, la meme longueur d'effort: Pourtant, une bonne moitie des grimpeurs ayant fait a vue le 7b rate le 7a+ et tres rarement voire jamais l'inverse! Alors la pour expliquer, je ne peux que decrire ma posture envers les cotations dans mes premieres annees de grimpe: pour moi les gars qui avaient grimpe en premier les voies etaient des pros, des vraies betes de grimpe et il etait inimaginable qu'ils puissent se tromper, les cotations etaient pour moi des mesures qui baignaient dans un halo lumineux d'essence divine, immuables, evidentes! Je crois en fait que je les voulais trop, mes 7a!!! Un qui m'aurait paru 6a aurait ete quand meme 7a parceque c'etait marque dans le topo, point! Ou peut, etre serait ce la l'explication? les grimpeurs, meme ayant trouve le 7b facile, ne l'ont pas decote parceque ca leur donnait encore une excuse pour payer une tournee aux potes! L'inverse existe aussi, et l'on se demande bien lequel des deux types de cotationneurs (nom que je viens d'inventer pour une personne qui cote un bloc et que je vais rajouter dans wikipedia tiens...) est plus ridicule que l'autre: le low-cote. Cet animal sournois aime ouvrir des voies ou des blocs aux cotations tellement tassees, que jamais personne ne lui decotera quoi que ce soit chez lui. Certes, il n'aura pas fait les passges les plus durs du monde mais son site s'entourera d'un aura de terre mythique ou un grimpeur tellement pas imbu de lui meme aura sous estime son talent! Incroyable, mais vrai...
Alors que faire des cotations? Elles correspondent a rien de vrai, mais dans le fond, on les adore, on les aime, on ne pourrait pas s'en passer, meme que moi j'ai essaye un mois de faire comme le dieu des americains (C.S), j'ai arrete de coter et du coup j'avais plus rien a raconter a mes potes autour d'une biere. Merde! Non quand meme pas, mais quand meme, quand on me posait la question "et toi, tu penses c'est 7b?", je sentais bien que mes reponses evasives ne satisfaisaient personne, moi en premier! Les cotes, c'est notre sociabilite a nous, enfin, une bonne partie quoi, avec ses mauvais cotes (malhonnetete, orgueil...) mais aussi ses excellents (stimulation entre potes, pretexte pour aller boire une biere...) pourvu qu'on leur attribue pas une dimension absolue debile! D'ailleurs, notre cher Dai Koyamada (celui qui a ouvert le V16 dont j'arrive pas ce putin de V10...) ne s'y est pas trompe: Il a file une cotation a un truc qui n'est ni un bloc, ni une voie, ni une trav, mais une ligne ultime dans un endroit ultime sur un rocher ultime + bleau,  et n'a pas oublie de lui donner un nom:  "le sens de la vie", lui ajoutant un petit cote poetique qui me fait couler une petite larme en quittant la grotte. Adieu l'Australie,  vive la grimpe, vive les cotations en tous genres!
par georges
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